Destinées au-delà du temps

Simone Dourlet et Sébastien Michaëlis



  • En bref : l'affaire des Brigittines de Lille

  • Repris tel quel, un article de 1997 qui avait disparu de l'Internet. L'auteur, de toute évidence, enseignait ce que les convenances affublent du nom de philosophie dans le système éducatif normalisé ; malgré cela, il faut reconnnaître que son texte est une belle synthèse. La coïncidence n'ayant pas droit de cité en notre monde, il eut avant tout le mérite de cristalliser notre attention, à un moment qui allait s'avérer essentiel.

  • Où il n'est pas improbable que Simone Dourlet fut emprisonnée et soumise aux sévices dont il est question dans le livre de Jean Le Normant (photos tirées d'un site tournaisien aujourd'hui introuvable)

  • Livres et documents en téléchargement

  • Pourquoi cette page dédiée à une affaire qui semble bien distante du monde contemporain ? Avant tout, pour des raisons qui nous sont très personnelles, bien que n'ayant que peu ou prou trait aux quatre siècles qui se sont écoulés depuis les événements que l'on y trouvera décrits. Mais peut-être également pour nous rappeler que l'intolérance, la cruauté, la torture, ces sœurs bancales du fanatisme, n'ont jamais cessé, ne cesseront sans doute jamais d'être à l'affût. Et nous aux abois.



Histoire véritable et mémorable de ce qui s'est passé sous l'exorcisme de trois filles possédées ès païs de Flandre en la descouverte et confession de Marie de Sains, soy disant Princesse de Magie, et Simone Dourlet et autres, où il est aussi traicté de la Police du Sabbat, et secrets de la Synagogue des Magiciens et Magiciennes. De l'Antechrist et de la Fin du Monde. Extraict des Mémoires de Messire Nicolas de Monmorenci comte d'Estaires, et premier chef des finances des Archiducs, etc. et du R. P. F. Sebastien Michaelis, premier réformateur de l'Ordre des frères Prescheurs en France, et du R. P. F. François Donsieux, Docteur en Théologie, mis en lumière par J. Le Normant, sieur de Cherement etc. 1ère partie.

De la Vocation des Magiciens et Magiciennes par le Ministère des Démons: et particulièrement des Chefs de Magie: a sçavoir de Magdelaine de la Palud, Marie de Sains, Louys Gaufridy, Simone Dourlet etc. Item de la vocation accomplie par l'entreprise de la seule authorité Ecclesiastique, a sçavoir de Didyme, Maberthe, Loyse etc. avec trois petits Traictez. 1° des Merveilles de cet oeuvres, 2° de la conformité avec les Sainctes Escritures et SS Pères, etc..., 3° de al puissance Ecclesiastique sur les Démons.
Discours des Esprits en tant qu'il est besoin pour résoudre la matière difficile des Sorciers. 2ème partie, Paris, Olivier de Varenne (N. Buon), 1623.




Dérèglements au couvent : l’affaire des Brigittines de Lille

    « ... la dérision de la folie prend la relève de la mort et de son sérieux. De la découverte de cette nécessité qui réduisait fatalement l’homme à rien, on est passé à la contemplation méprisante de ce rien qu’est l’existence elle-même... L’anéantissement de la mort n’est plus rien puisqu’il était déjà tout, puisque la vie n’était elle-même que fatuité, paroles vaines, fracas de grelots et de marottes. La tête est déjà vide, qui deviendra crâne. La folie, c’est le déjà-là de la mort. » (Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, p. 19)

L'affaire des prétendues possessions démoniaques ayant affecté le couvent des Brigittines de Lille est moins fréquemment évoquée que celle de Loudun. Le petit livre de Jean Palou par exemple — La sorcellerie, P.U.F., Que Sais-Je ?, 5e éd., 1975 — ne contient pas une seule ligne se rapportant à l’affaire de Lille, mais consacre deux pages à l’affaire de Loudun (« La sorcellerie au XVIIe siècle » : « Le Diable dans les Couvents »). On peut se demander pourquoi : les deux affaires sont non seulement analogues, mais étroitement liées. Ce furent en effet les Confessions de Marie de Sains, telles qu’elles furent rapportées en 1624 par Jean Le Normand de Cheremont, se présentant comme collaborateur de l'exorciseur dominicain François [ou Sébastien ?] Michaëlis, qui constitua le point de départ du dossier le plus connu, ouvert depuis 1633, en même temps qu’elles fournirent aux religieuses de Loudun le thème de leurs désordres. Que ces dérèglements au couvent ne doivent rien au hasard, c’est ce qu’en dehors de la célèbre étude de Michel Foucault, un article de Michel de Certeau [1] nous permet de comprendre: importance de l’ambivalence Diable-Dieu, déjà soulignée par Freud [2] ; « raison d’État » comme substitut dans la théorie du Père (Dieu-le-Père), comme « scindé » par les guerres motivées par la religion, au moment où le pouvoir étatique prend le relais de l’autorité religieuse ; « vacillement » de toute l’expérience religieuse entre divin et diabolique, « droit divin » ou « raison d’enfer »...

En 1606, Anne Dubois, née le 22 décembre 1574 à Bruxelles, de Jean Dubois, greffier extraordinaire de la Chambre des comptes, et de Marie de Richemont, ouvrit à Lille un établissement placé sous les règles de sainte Brigitte, d’après le « Livre de grâce et de miséricorde » qu'elle avait écrit. Réformatrice de cet ordre contemplatif et mystique, elle aurait très tôt manifesté, en même temps que ses vertus domestiques et son rejet du monde, son penchant pour la piété. Encore toute jeune, elle avait, dit-on, refusé le lait d’une nourrice qu’on reconnut ensuite être femme de mauvaise vie. A quinze ans, devant un crucifix, elle aurait entendu une voix lui prédire : « Tu n'auras pas d'autre époux que celui-là ». Tout au long de sa carrière, elle prétendit régulièrement entendre des voix lui dicter la conduite à suivre au sein de son ordre, se persuadant elle-même que sa voie était de la sorte tracée par Dieu. Ce ne fut qu’à la mort de sa mère en 1596 — elle avait alors vingt-deux ans — que son père consentit à la voir entrer en religion.

Les couvents ne manquaient pas à Lille — Béguines, Religieuses de Sainte Claire, Abbiettes, Sœurs Noires, Sœurs Grises du Tiers Ordre de Saint-François, et aussi Sœurs de la Madeleine et la Maison du Salut, destinées aux femmes pécheresses plus ou moins repenties — de par une volonté politique et religieuse de faire de la Flandre gallicane un avant-poste du catholicisme contre les Pays-Bas luthériens. Anne Dubois trouva d’abord refuge dans la maison des Annonciades de Béthune, avant qu'une sœur converse du couvent des Brigittines de Termonde ne vint à Lille régler une affaire de sa communauté à la Chambre des comptes. Chez le greffier, Anne Dubois fut rapidement charmée de l’entendre vanter les préceptes de pauvreté et de miséricorde de son ordre. Tout aussi vite promue abbesse, malgré son humilité proclamée et sa méconnaissance de la langue flamande, après pas même deux ans de noviciat, elle reprit sa liberté pour fonder à Lille, la cité de son enfance, un nouvel établissement au moyen de subsides versés par le sieur Nicolas de Montmorency, baron de Vendegies, et plus tard comte d'Estaires. Époux d'Anne de Croy, il succéda à son oncle Maximilien d'lesenghiem en tant que chef des Finances des archiducs, membre du Conseil d’État. Puissant et influent, distribuant largement ses revenus auprès de fondations pieuses et d’œuvres de charité, il aida Anne Dubois à vaincre l’opposition de Michel d’Esne, évêque de Tournai, et celle du curé de Loos, où celle-ci désirait d’abord établir son couvent auprès d’une chapelle réputée miraculeuse, et aussi à obtenir, comme le voulait la règle des Brigittines, l’approbation du pape Clément VIII, par le bref du 8 décembre 1603, à établir son couvent à l'intérieur même de la ville, près de la paroisse Saint-Sauveur, et non dans un faubourg extérieur, pour y abriter de jeunes femmes.

La nouvelle supérieure, à qui se joignirent bientôt de nombreuses professes et novices, est vite en odeur de sainteté, par les faits miraculeux qui lui sont imputés : ses voix, qu’elle fit bientôt entendre à une sœur alors qu’elle était plongée dans un état cataleptique, en adoration dans sa chambre devant un tableau de la Vierge Marie ; ses prémonitions, celle en particulier concernant son frère, qu’elle voit tomber mort lors d’une chute de cheval, demandant aux sœurs des prières pour le salut de son âme, avant que celui-ci vienne frapper à la porte du couvent, racontant l’embardée de cheval dont il fut la victime. Réformatrice de son ordre mystique consacré à la prière, son rôle consista surtout à instaurer une stricte séparation entre les sexes — les établissements d'hommes et de femmes étaient jusqu'alors dans les mêmes bâtiments, séparés par une épaisse clôture, les uns et les autres ne se rencontrant qu’à la chapelle commune —, d’où les frustrations nécessairement engendrées, et à adapter à tous les moindres gestes quotidiens des prières spéciales: pour enlever telle pièce de vêtement, pour telle bouchée de nourriture, telle gorgée de boisson, telle opération de nettoyage... Réservant sa chambre dans une pièce située sous les toits, dans une tourelle, loin des bruits, et de la conduite de son couvent, elle-même passait à la méditation le plus clair de son temps...

Ces faits témoignent de l’atmosphère qui devait alors régner dans ce couvent de Lille où vivaient sous la direction d’Anne Dubois — que les uns jugèrent sainte, d’autres simplement illuminée — les religieuses de Sainte-Brigitte.

Très vite, ce couvent, fort honorablement peuplé de jeunes filles de bonne bourgeoisie que leurs parents jugeaient commode d’avoir en religion, fut le théâtre d’événements singuliers. On y entendait la nuit, disait-on, des bruits sourds, des voix plaintives, des clameurs étranges, paraissant venir de l’extrémité des jardins, et prenant, à l’approche des dortoirs, la forme d’épouvantables hurlements. Paralysées par l’effroi, les religieuses n’osaient plus demeurer seules dans leurs cellules. Des apparitions sont décrites : une religieuse sans tête, ou portant un masque hideux, déambulant dans les froids couloirs ; des jeunes hommes emplumés ; des fantômes à l’allure obscène ; de gigantesques hommes tout armés, frappant et gesticulant ; des monstres... — l’élément masculin est indiscutablement présent dans ces phénomènes hallucinatoires. L’abbesse elle-même prétendit avoir vu une grande bête se jeter sur elle et, la patte sur son épaule, s’apprêter à la dévorer, ne devant d’avoir la vie sauve qu’au simple signe de croix qu’elle fit avec de l’eau bénite. Le couvent tout entier jeûna, pria, multiplia encore les mortifications et les privations, et les jeunes femmes, dont les facultés mentales se trouvaient déjà affaiblies, accusèrent bientôt des symptômes somatiques : tics, grimaces, contorsions, crises d’agitation durant lesquelles elles dansaient de manière lubrique sur les marches de l’autel, ou bien lacéraient les livres saints, toutes étaient atteintes. Telle voulait se suicider, telle autre refusait toute discipline religieuse, beaucoup, dans le secret du confessionnal, s’avéraient totalement incapables de demander l'absolution, faute de pouvoir s’exprimer. Le tableau classique de l’hystérie... Certaines dépérirent et moururent. Un vent de colère ne tarda pas à s’élever de la ville contre Anne Dubois, dont on accusait, à juste titre, les excès de mysticisme. L’abominable nourriture qui devait faire l’ordinaire du couvent — ces jeunes femmes « nourries par les anges », pour reprendre le mot de Freud, au lieu de l’être par le père nourricier... —, le défaut d’hygiène, étaient vraisemblablement aussi en cause. Les autorités ecclésiastiques furent réunies : le R.P. Philippe, Confesseur des archiducs et jésuite de Bruxelles, un carme espagnol, le P. Gratien, les docteurs de Louvain Jansonias et Malderus... Ils déclarèrent Anne Dubois innocente des désordres qui affectaient son couvent, jugement qui fut confirmé par l’évêque de Tournai. Mais les troubles continuèrent. A la Pentecôte de 1612, Anne Dubois rapporta encore qu’alors qu’elle se trouvait en prières, elle fut renversée par des forcenées qui poussaient des cris inarticulés, dansaient lubriquement et hurlaient durant les offices.

Une nuit, on entendit une voix que toutes reconnurent : celle de Marie de Sains, qui jouissait au couvent d’une réputation de parfaite piété et de sainteté, s’accusant d’être depuis le début à l’origine des événements. Une jeune novice, Simone Dourlet, s’accusa bientôt elle-même être sa complice. Anne Dubois les fit sans tarder déférer à l’Officialité de Tournai, où elles furent emprisonnées et questionnées durant un an, d’abord en vain, par les P. Michaëlis et Dompteus, spécialistes des exorcismes, qui avaient de surcroît déjà sévi à Aix où des faits analogues, qui avaient abouti à la condamnation de Magdeleine de La Palud, s’étaient produits, le premier en sa qualité de prieur de Saint-Maximin, le second ayant été choisi pour l’assister. Magdeleine de La Palud leur avait révélé qu’elle s’était vouée au diable sous l’influence du confesseur de son couvent, le sieur Gaufridy, brûlé vif comme sorcier en 1610 [3]. Quelques professes de Lille auraient assisté au procès d’Aix, ce qui expliquerait la similitude des deux procès. Le confesseur des Brigittines de Lille, Jean Leduc, prit préventivement la fuite chez son frère à Cambrai. Il reprit peu après sa charge au couvent, et ne fut pas inquiété.

On relâcha Simone Dourlet, alors murée dans son silence, en raison de son jeune âge, ou plus vraisemblablement de l'influence de sa famille, la bannissant simplement de la ville de Lille. On exorcisa le couvent, en s’attachant plus particulièrement aux religieuses désignées par Anne Dubois comme étant les plus possédées : Françoise de Boulonnois, Catherine Fournier et Péronne Imbert, Marie Vandermotte et Marie de Lannoy, ces deux dernières furent bientôt regardées comme apaisées. C’est au cours de la cérémonie d’exorcisme que Belzébuth en personne, le diable de Péronne Imbert, désigna Marie de Sains « indigne de son nom » et auteur des plus grands maléfices. Cette dernière avoua tout, seulement alors, ce que, soutient Michaëlis, la prison de plusieurs mois et plusieurs mortifications n'avaient su gagner sur elle, le commandement d'un diable, fait de la part de Dieu, la fit faire.

Elle avoua tout ce que l’imagination la plus débridée peut enfanter en matière de crimes et de turpitudes, au point que l’archevêque de Malines, alors âgé de soixante-dix ans, ahuri par les énormités qu'elle proférait, aurait déclaré « qu'il n'avait jamais rien oui ni entendu de semblable et que les péchés et abominations de Marie de Sains estoient au-delà de toute imagination ». Qu’elle avait été initiée enfant par une gouvernante qui était une sorcière. Que le diable avait fait d’elle une princesse des magiciennes en même temps que son épouse, et que, fidèle à ses ordres, suo sponso obsequentissima, elle s’était montrée si pieuse qu’elle avait vite pu commencer à semer le désordre au sein de la communauté religieuse en devenant rapidement professe... Elle révéla avoir fait, classiquement, un pacte avec le diable — symbole paternel impossible à trouver, d’où la multiplicité des objets d’investissement du rôle qu’on pourra ici constater —, dont voici le texte, on s’en doute, largement interprété :

« Je, Marie de Sains, promets à toi, Belzébuth, que je vous servirai toute ma vie et vous donne mon cœur et mon âme, toutes les facultés de mon âme, tous les sens de mon corps, toutes mes œuvres, tous mes désirs et soupirs, toutes les affections de mon cœur, toutes mes oraisons et toutes mes pensées. Je vous donne toutes les parties de mon corps, toutes les gouttes de mon sang, tous mes nerfs, tous mes ossements, et toutes mes veines, et tout ce qui est dans mon corps et ce que créature pourrait offrir. Je vous donne ma vie pour vostre service, voire même, si j'avais les mille vies, je vous les dévouerais toutes de tout mon cœur, parce que vous le méritez et que vous le voulez et parce que je vous aime. Aussi, je renouvelle et ratifie toutes les promesses que je vous ai faites et promets que toujours je persevéréray en vostre service pour recevoir vos commandements et les accompliray de toute ma volonté ; en confirmation de quoy, j'ay écrit et signé la présente de mon propre sang. »

Elle confessa avoir « placé sous les accoutrements des nonnes, aux paillasses de leurs couchettes, un maléfice que le diable [lui] confia et qui devait causer l'extermination de la communauté. Ce maléfice fut inventé par Louis Gaufridy [le confesseur d'Aix] et il était composé avec des hosties et du sang consacré, avec des pieds de bouc, de la chair et de la liqueur séminale de sorcier, avec des morceaux de foie, de rate, de cervelle. » Avoir « administré aux filles de sainte Brigitte des poudres débilitantes. » « ... fait avaler des poudres altérantes à la sœur Catherine et à la sœur Boulonnois, au père Michaëlis des poudres qui agissent sur l'estomac et sur le cerveau, au père Domp[teu]s des poudres qui engendrent une maladie pédiculaire » « ... tenté à différentes reprises de faire mourir la mère abbesse ainsi que l'évêque de Tournai et tous les serviteurs attachés à sa personne. » « ... fait périr la gouvernante de Bapaume et un nommé Jean Bourgois. » « ... tué des petits enfants et les [avoir] ouverts tout vifs pour les sacrifier au diable et les emmener à la Synagogue [4] », avouant avoir accompagné ces crimes de toutes sortes de supplices : « J'en ai chiqueté aussi menu que sel ; à d'aucuns ai-je espotré [= écrasé] le cerveau contre une muraille, aussi ai-je écorché la peau d'aucuns, disant : j'offre corps et âmes de ce petit enfant, à toi Lucifer à toi Belzébuth et à tous les diables. » « ... j’ai arraché les cheveux aux uns, percé le cœur et les tempes d’une aiguille aux autres ; autres ai-je jeté aux latrines ; autres ai-je jeté en des fours échauffés ; autres ai-je jeté aux loups, aux lions [sic], aux serpents et autres animaux pour les dévorer ; j’en ai pendu par les bras, par les pieds, par les parties honteuses... » « ... occis plusieurs petits enfants, et [...] ouverts tout vifs afin de les sacrifier au diable. » Le thème de l’oralité, renvoyant au tout premier stade de la formation de la personnalité individuelle, est ici, comme partout en sorcellerie, omniprésent. Elle s’accusa de pratiques sexuelles immondes — hommage rendu au postérieur de Satan, mariage avec Belzébuth, consommé par sodomie, cohabitation charnelle avec des démons, « commerce avec des chiens, des chevaux, des serpents » —, et rapporta des scènes fantasmatiques évidemment inspirées de tout ce que les anciens et la Bible ont pu imaginer de turpitudes. Elle soutint avoir au sabbat prodigué aussi ses faveurs à Louis Gaufridy... Elle prétendit que son commerce bestial avec le diable, en dépit de son aspect repoussant, lui avait procuré des jouissances infinies, ayant été plusieurs fois pénétrée par tous les orifices de son corps en même temps, et que celui-là l’a rendue enceinte de ses œuvres...

Comme le fait remarquer Michel Foucault (op. cit., p. 142), en de pareilles affaires, « On ne sait ce qui doit étonner davantage, ou des questions posées ou des réponses obtenues : car, si les aveux font preuve de déséquilibre mental, les demandes montrent un souci du détail scabreux et de l’image impure, bien peu compatible avec la gravité et la décence requises de tout juge. »

Elle revendiquait elle-même son titre de sorcière, et implora ses accusateurs de lui trouver sur son corps les fameux stigmates, se piquant voluptueusement elle-même pour les montrer aux juges. Jugée en 1613, elle ne fut pas brûlée vive pourtant, comme elle l’eût été si elle avait été condamnée par les autorités civiles, mais seulement privée de l’habit religieux et détenue à vie dans les prisons de l’Officialité de Tournai. Peut-être ses juges étaient-ils conscients aussi de l’altération de ses facultés mentales. Elle finit ses jours à Vilvoorde. [5]

Dans le même temps où se déroulait le procès de Marie de Sains, les religieuses n’avaient de cesse d’accuser Simone Dourlet d’avoir eu elle aussi commerce avec le diable. Leurs crises mêmes, peut-on remarquer, constituant déjà en elles-mêmes, au point de vue analytique, essentiellement des attaques projectives contre les personnes des accusées, évasion hors du conflit psychique par attribution des pulsions au monde externe. Et l’analyse encore nous apprend que la projection est de toutes les défenses la première à se mettre en place, précisément sous influence du stade oral. D’une personnalité sans doute très différente de celle de la principale accusée, décrite comme jolie, mutine, et fort peu disposée à l’enfermement au cloître, Simone Dourlet avait, encore novice, été jugée par ses supérieures comme ayant « de mauvais desseins à l'instance et persuasion du diable ». Incarcérée à Tournai, puis relâchée, finalement désavouée par sa famille, elle trouva refuge à Valenciennes où elle se fit demoiselle de boutique. C’est là qu’elle se laissa séduire puis épouser par un jeune homme venu de Lille étudier la philosophie, auquel elle ne put s’empêcher de conter tous les détails de son passé de religieuse. Le jeune galant ne sut sans doute pas lui-même résister aux questions dont le pressait une vieille tante, sœur converse au couvent de l'Abbiette, sur sa jeune épouse, qui s’empressa d’aller rapporter toute l’histoire, qui parvint enfin aux oreilles du P. Dompteus, en sa qualité de confesseur. Celui-ci s’occupait alors, sans doute mollement, de faire rechercher Simone Dourlet à des fins de compléments d’instruction. Il écrivit aussitôt au prince de Robeck de Montmorency, à l’attention des archiducs, qui fit en retour dépêcher à Valenciennes maître Dufresne, muni de tous les pouvoirs de police nécessaires pour faire incarcérer à nouveau Simone Dourlet. Le P. Dompteus reçut quant à lui une lettre du nonce apostolique le nommant « commissaire pour toute l’enquête avec son propre auditeur », lui octroyant de surcroît « pouvoir de chasser tous les esprits immondes dans le pays de par de ça, pourvu qu'il suivit en cela les rites de l’Église romaine... », l’autorisant à requérir l’assistance du prévôt de Valenciennes, en somme l’investissant d’une mission quasi-divine d’extermination des démons, avec toute l’autorité de l’inquisiteur.

Partis de Bruxelles, ces sinistres personnages apprirent en passant à Tournai que Marie de Sains poursuivait ses aveux avec une volupté coupable, détaillant les hiérarchies diaboliques et accablant les magistrats avides de tels détails de précisions salaces. Elle apprit entre autres à ses juges que d’ordinaire le jeudi Asmodée tenait au sabbat ce discours : « Mes amis, nous célébrons aujourd’hui le sabbat de sodomie. La sodomie est une œuvre très agréable à Lucifer. Je vous prie de bien faire votre devoir, voire même vous provoquer les uns les autres ; prenez exemple de moi, qui suis le prince de la luxure ; et si vous accomplissez souvent cette œuvre, vous aurez la récompense en ce monde, et en l’autre la vie éternelle. » Sa déposition contient aussi des morceaux d’anthologie, telle cette inversion du décalogue :

«  Tu adoreras Lucifer comme le vrai Dieu,

Et tu n’en aimeras point d’autre que lui.

Tu blasphémeras assidûment le nom de Jésus.

Tu haïras ton père et ta mère.

Tu tueras les hommes, les femmes et les enfants.

Tu commettras sans difficulté l’adultère, la fornication,

Et tous les crimes les plus horribles en ce genre.

Tu te livreras à l’usure, au vol, à la rapine.

Tu porteras faux témoignage, et tu te parjureras.

Tu convoiteras la femme et les biens de ton prochain. » [6]

Simone Dourlet témoigna vraisemblablement au cours de son procès d’un solide sens de la répartie. On la décrit, alors âgée de vingt ans à peine, résistant à ses accusateurs, docteurs en théologie, prétendues complices, ainsi qu’à son ancienne supérieure, n’ayant de cesse de l’accabler, émerveillant ses juges par la clarté et le bon sens de ses réponses. On rechercha sur son corps les stigmates, en présence de trois médecins, d’un notaire et d’une sœur, lui enfonçant les aiguilles sous les seins, le dos et le genou. Elle parvint à retenir sa douleur et à se taire. Finalement réveillée brutalement un soir à minuit — on prétendait vérifier ainsi qu’elle ne revenait pas du sabbat — elle confessa « avoir été sacrilège en humectant la Sainte Hostie avec ses lèvres » et « en jouant au tric-trac ». Elle fut condamnée à être brûlée vive. La sentence fut exécutée devant le porche de la cathédrale de Tournai, où le vent attisa la flamme du bûcher, à ce point que le bourreau n’eut pas le temps de l’étrangler, comme le voulait la « miséricordieuse » coutume de ce temps — retentum curiae, adoucissement de la sentence de mort par le bûcher.

Anne Dubois et le prince de Robeck finirent tous deux leurs jours en 1618, pour être enterrés dans la chapelle de l’ancien couvent des Brigittines. Ce fut la même année, le 5 mai 1618, date anniversaire du commencement des exorcismes à Lille, que le P. Michaëlis, Vicaire Général de l’ordre des Dominicains, mourut, dit-on, dans d’épouvantables souffrances au couvent des frères prêcheurs. Confrontée à l’individu, qu’on décrit comme animé d’une haine maladive, cuistre, caractérisé par l’absence de tout esprit de charité, Simone Dourlet lui aurait prédit cette mort en ces termes :
« — Puisque vous me faites sorcière malgré Dieu et ma volonté, en ce jour d'hui j'en veux faire acte, je prédis les restes de votre vie terrestre seront par troublés de vifs remords pour les tourments qu'endure ici-bas pour vous une innocente et pauvre fille, plus ne trouverez le repos le jour, ni de sommeil la nuit et avant cinq ans écoulés, serez en griffes de ce diable vous dites estre mon maître. »

L’inquisiteur Michaëlis avait écrit en 1587 un traité « De la pneumologie des esprits ». Il fit rééditer son ouvrage en 1614, y relatant dans trois livres alors publiés les affaires d’Aix et de Lille. Mais c’est à Jean le Normant de Chérimont, qui ne fait peut-être qu’un avec le P. Dompteus ou Domptius, que l’on doit d’avoir fait connaître en 1624 le détail de l’affaire de Lille, notamment des interrogatoires de Marie de Sains et de Simone Dourlet, qu’il résuma pour le « Mercure français ». Il n’est pas exclu que cette « Histoire de notre temps », largement diffusée, ait pu produire une vive impression sur les faibles Ursulines de Loudun, qui partageaient sans doute le même amour coupable pour leur brillant confesseur, Urbain Grandier, que celui de Madeleine de la Palud et de Marie de Sains pour Gaufridy. Dans l’affaire de Louviers, un prêtre de l’évêché d’Evreux ayant assisté en personne aux scènes de possession des Ursulines de Loudun se mit à en faire le récit, sans doute avec la plus grande force de conviction, dans les couvents des alentours... La parole vive, mais aussi l’imprimé, peut-être l’image, tous éléments de publicité, conçue alors comme une arme dans la volonté d’extirper le mal, tous ces éléments devaient sans doute concourir à la diffusion de l’épidémie de sorcellerie dans les couvents, caractéristique de la première moitié du XVIIe siècle, en rencontrant à chaque fois un même terrain névrotique favorable, tout en lui fournissant ses thèmes significatifs.


notes :

[1] Michel de Certeau, « Ce que Freud fait de l’histoire : à propos de « Une histoire démoniaque au XVIIe siècle » », Annales E.S.C., mai-juin 1970, pp. 654-667, repris dans Alain Besançon, L’Histoire psychanalytique. Une anthologie, Mouton, 1974, pp. 220-240.

[2] Sigmund Freud, « Une névrose démoniaque au XVIIe siècle » (1922), in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, 1952, pp. 213-254.

[3] « Gaufridy était un prêtre assez mondain, d’une figure agréable, d’un caractère faible et d’une moralité plus que suspecte, il avait été le confesseur de Magdelaine de la Palud, et lui avait inspiré une implacable passion ; cette passion, changée en haine par la jalousie, était devenue une fatalité, elle entraîna le malheureux prêtre dans son tourbillon de folie qui le conduisit au bûcher. » (Eliphas Lévi, Histoire de la magie, Guy Trédaniel, 1986, pp. 379-380). On peut suivre par ailleurs dans ses principaux moments constitutifs la propagation de l’épidémie de sorcellerie qui sévit dans les couvents au XVIIe siècle : 1) Aix : l’affaire Gaufridy ; 2) Lille ; 3) l’affaire des Ursulines de Loudun ; 4) l’affaire des religieuses de Louviers.

[4] Le mot renvoie ici significativement, en opposition à l’Église, à l'assemblée du diable et des sorciers. Comme les Juifs qui ont tué le Christ, les sorciers sont désignés être contre lui, tout comme Lucifer, l’ange déchu de la Bible.

[5] Il est vrai que les jugements de ces cours ecclésiastiques paraissent modérés pour l’époque, comme le fait remarquer Roland Villeneuve (Les Procès de sorcellerie, Marabout, 1974, p. 58) : « L’Officialité se contentait le plus souvent de prescrire le jeûne au pain sec et à l’eau, l’application de la « discipline », et le bannissement momentané des coupables. Elle  recommandait avec insistance la flagellation, la pénitence, le port de chaînes et de cilices. Dans les cas graves, elle faisait raser le crâne aux apostats et obligeait les calomniateurs à porter des signes d’infamie sur la poitrine ou sur le dos. Les prêtres s’arrangeaient en général pour échapper aux châtiments les plus sévères. »

[6] Görres, La Mystique divine, naturelle et diabolique, Paris, 1855, 5 vol., t. V, p. 235.

© zajac@worldnet.net [Serge Zajac]. 29 octobre 1997.




Tournai : le Fort Rouge tel que l'avait laissé le Grand Massacre de 1940-1944









A télécharger : divers ouvrages ou extraits ayant rapport à
Simone Dourlet, Sébastien Michaëlis et l’affaire des Brigittines de Lille

(Rendons grâce au site de Internet Archive, ainsi qu'à celui de Google Books, pour avoir mis ces précieux documents à notre disposition.)
  • Une version un tantinet romancée (et romantique) des événements, par Arthur Dinaux, Exorcisme des Brigittines de Lille, in Archives historiques et littéraires du Nord de la France, et du Midi de la Belgique, tome Ier, pp. 154-170 (Valenciennes, 1829) [pp. 174-190 du fichier pdf, téléchargement 17,6 Mo].

  • Partie finale de l'ouvrage précédent, reprise par A.-G. Chotin, Histoire de Tournai et du Tournésis, tome II , pp. 211-214 (Tournai, 1840) [pp. 220-223 du fichier pdf, téléchargement 15,2 Mo].

  • Un vilain bigot sympathiseur, Anatole de Norguet (Anne Dubois, Fondatrice des Brigittines de Lille, in Bulletin de la Commission historique du département du Nord, tome X, pp. 193-274 / Lille, 1868) [pp. 205-286 du fichier pdf, téléchargement 16.3 Mo], n'hésite pas à atténuer la portée des crimes de l'Inquisition et à accorder sa compréhension à Sébastien Michaëlis. Selon lui, l'exécution de Simone Dourlet fut une invention pure et simple d'Arthur Dinaux (voir ci-dessus).

  • On ne peut en dire autant de la condamnation sans ambages de la personne de Michaëlis et de ses œuvres durant l'affaire Louis Gauffridi (ou Gaufridi, ou Gaufridy, cas de possessions chez les Ursulines d'Aix-en-Provence), par Jules Michelet, La Sorcière, pp. 140, 219, 222-244, 259, 394, 406 et 415 (Bruxelles & Leipzig, 1863) [+ 5 pp. pour obtenir la pagination du fichier pdf, téléchargement 10.2 Mo].

  • Extraits (très, très décousus !), situant ces événements et personnages dans le contexte des courants escatologiques qui circulaient au tournant du XVIIe siècle. D'un ouvrage (en anglais) de Stuart Clark, Thinking with Demons (Oxford, 1999) [fichier pdf, téléchargement 650 Ko].

  • Accompagnées de copieux extraits du livre de Jean Le Normant (orthographe mise à jour au XIXe) mettant en relief les déclarations de Marie de Sains, quelques considérations sur l'affection qu'il nomme « démonopathie » par Louis-Florentin Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique historique et judiciaire (…), tome Ier, pp. 511-528 (Paris, 1845) [pp. 528-542 du fichier pdf, téléchargement 15.7 Mo]. Citations des écrits de Michaëlis, très révélateurs du caractère de ce dernier, en particulier en rapport avec l'affaire Gaufridi : id., pp.  291-293, 489- 502 [pp. 308-310, 506-519 du fichier pdf].

  • Bibliographie de la littérature relative à sept monastères de l'ordre des Brigittines (Arras, Brielle, Bruxelles, Douai, Lille, Soest et Valenciennes), par Stephan Borgehammar et Ulla Sander Olsen : Bibliography of St Birgitta and the Birgittine Order (en ligne, site suédois, 2003). [fichier pdf, téléchargement 200 Ko]